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La censure dans Lucky Luke

     Qui pourrait croire aujourd'hui qu'une bande-dessinée comme Lucky Luke ait eu à subir les affres de la censure ? En fait, tout au long de sa carrière, Lucky Luke a été le sujet de nombreuses polémiques et certaines ont fortement contribué à faire de Lucky Luke ce qu'il est aujourd'hui.



L'ambiance moralisatrice et catholique de la période d'après guerre (Lucky Luke commence ses aventures en 1946) s'est répercutée sur les publication de l'époque. Les héros de BD se devaient d'être irréprochables, exempts de vices. En somme, de bons exemples pour leur jeune public.

La France a d'ailleurs instauré en 1949 une Commission chargée de veiller à la bonne tenue des publications pour la jeunesse. Les éditeurs belges censuraient eux-même leur journaux de crainte de se voir refuser la diffusion sur le territoire français.



Lucky Luke a grandi dans cette atmosphère "aseptisante". Ce qui explique en partie son caractère modéré et peu expansif. Dans ses premières aventures, il n'a pas hésité à refroidir quelques brigands (Phil Defer, les vrais frères Dalton). Mais il était de mauvais goût d'évoquer la mort. A tel point que cette "gâchette facile" a été très vite calmée par les responsables de Spirou.

Ce contrôle a influencé d'autres aspects de la représentation du Far West, comme la vie dans les saloons. Les jeunes femmes légèrement vêtues qu'arboraient les tableaux et surtout la scène de ces respectables établissements ont tout simplement été effacées (ce qui explique les cadres désespérément vides ou noirs). On n'a retrouvé les danseuses de cancan qu'une fois Morris passé chez Dargaud...



Certaines dessins n'ont jamais survécu au contrôle de censure. Par exemple, lors des scènes de pendaison, il était préférable de ne pas voir la corde. Il fallait suggérer. Quant à la couverture des "Rivaux de Painfull Gulch", elle a du être recommencée quatre fois, car jugée trop violente (revolvers et alcool visibles au premier plan, beaucoup trop subversif !). La première planche de "Billy the Kid" a subi le même sort quelques mois plus tard. On pouvait voir le gentil bambin dans son berceau, suçant son revolver par le canon. Un bien mauvais exemple ! Mais la planche d'origine a retrouvé sa place dans les éditions ultérieures.



Au début des années 80, lorsque les studios Hanna Barbera se sont penchés sur l'adaptation de Lucky Luke au grand et petit écran, certains "détails" ont du être "revus". C'est à cette époque que les mexicains ont cessé d'être continuellement endormis, que les chinois ont cessé d'être systématiquement blanchisseurs ou restaurateurs et que les indiens ont perdu leur parlé "petit-nègre".



Ce qui n'a pas résisté non plus à la pression des lobbies, c'est la quasi éternelle cigarette du cow-boy solitaire. En 1984, toutes les affiches du film "Les Dalton en cavale" ont du être enlevées à cause de la campagne anti-tabac (on pouvait y voir le cow-boy allumer une cigarette). Sa silhouette s'en trouva considérablement modifiée, lui qui fumait depuis son deuxième album, "Rodéo". Il arrêta donc le tabac et troqua son mégot contre un brin d'herbe, bien plus sain. Et à partir de ce moment-là, il commença à tirer DEUX fois plus vite que son ombre. Morris sera récompensé pour cette initiative par l'O.M.S. (l'Organisation Mondiale de la Santé) dans le cadre de la Journée Mondiale sans Cigarette, le 7avril 1988.



Finalement, on peut dire que la censure y est bien pour quelque chose dans le Lucky Luke que l'on connaît aujourd'hui. Comme l'explique Morris : "paradoxalement, la nécessité de ne tuer personne s'est vite avérée un des ressorts fondamentaux de la série. Cela nous a forcé à trouver de meilleures solutions que les sempiternels duels à morts". C'est de cette manière que sont apparus les pénitenciers, le goudron et les plumes...



Ces contraintes, passées à la moulinette par Morris et Goscinny, sont devenues la base même de la comédie. Et c'est pas plus mal.